La tokenisation des titres en Europe a dépassé le stade des discussions théoriques. Le marché entre désormais dans une phase d'exécution, où les institutions, les émetteurs et les fournisseurs d'infrastructures testent activement le fonctionnement des instruments financiers tokenisés dans des conditions réglementaires et opérationnelles réelles. Lors de notre récent webinaire, animé par des experts de PwC Legal et de Particula, nous avons examiné l'état actuel des titres tokenisés en Europe, en nous concentrant sur trois dimensions essentielles : la fragmentation réglementaire, la préparation des infrastructures et l'adoption institutionnelle. Le marché a évolué : de l'exploration au déploiement structuré. L'adoption de la tokenisation ne fait plus débat. Les institutions s'y engagent déjà, que ce soit par des déploiements actifs ou par le développement de stratégies internes. Toutefois, le marché reste inégal. Certaines structures tokenisées sont opérationnelles. D'autres restent confinés au stade de projets pilotes, freinés par l'incertitude réglementaire, les limitations d'infrastructure et les défis de distribution. Comme souligné lors de la session, le secteur est actuellement en phase de transition : des premières expérimentations à une adoption précoce ; des cas d'utilisation isolés à une infrastructure financière évolutive ; de la faisabilité technique à la mise en œuvre opérationnelle. Réglementation : des progrès sans harmonisation complète. L'Europe a réalisé des progrès significatifs en matière de clarification réglementaire des actifs numériques. Des cadres réglementaires tels que MiFID II et MiCA définissent quand un jeton est considéré comme un instrument financier plutôt que comme un crypto-actif. Cependant, une contrainte essentielle demeure : la fragmentation au niveau national. Bien que la réglementation au niveau de l’UE fournisse une base harmonisée, le traitement juridique des valeurs mobilières dépend toujours des lois de propriété propres à chaque juridiction. Une action tokenisée émise en Allemagne n'est pas traitée de la même manière qu'une action émise au Luxembourg ou en France. Plusieurs pays ont mis en place leurs propres cadres réglementaires pour remédier à cette situation : Allemagne (loi sur les valeurs mobilières électroniques), Luxembourg (lois sur la blockchain), France (loi PACTE). Ces initiatives nationales permettent des progrès au niveau local, mais complexifient la situation au niveau mondial. Parallèlement, les régulateurs européens s'orientent vers une harmonisation grâce à des initiatives telles que les orientations de l'ESMA et le futur paquet de supervision de l'intégration des marchés (MISP), qui vise à standardiser les infrastructures de règlement et de marché dans toute la région. La direction est claire, mais l'harmonisation complète est encore en cours. La véritable contrainte : la distribution, et non la tokenisation. L'un des principaux enseignements de cette discussion est que… La tokenisation en elle-même n'est plus le goulot d'étranglement. Les émetteurs peuvent créer des actifs tokenisés. Le défi réside dans leur distribution.
De nombreux émetteurs abordent la tokenisation en se concentrant sur le produit :
- « Comment tokeniser cet actif ? »
- « Quel est le moyen le plus économique de l’intégrer à la blockchain ? »
Cette approche échoue systématiquement.
L’approche correcte est inversée :
- Où se trouve la base d’investisseurs ?
- Quelles sont les conditions réglementaires et techniques nécessaires pour les atteindre ?
- Comment structurer le produit pour répondre à cette demande ?
Sans cet alignement, les actifs tokenisés restent illiquides et sous-utilisés.
Adoption institutionnelle : active, mais sélective
Les institutions ne sont pas absentes du marché. Ils évaluent activement et, dans certains cas, déploient des stratégies de tokenisation. Toutefois, leur participation est conditionnelle. Les principales exigences sont les suivantes : une classification réglementaire claire ; une infrastructure fiable ; des cadres de diligence raisonnable rigoureux ; et une liquidité de marché suffisante. La liquidité demeure un enjeu crucial. Les investisseurs institutionnels hésitent à allouer des capitaux à des structures où les marchés secondaires sont sous-développés ou où ils risquent d’être les seuls participants. De plus, toutes les classes d’actifs ne bénéficient pas de la tokenisation de la même manière. Par exemple :
- Les fonds monétaires sont relativement simples et gagnent déjà en popularité.
- Le crédit privé et les structures plus complexes présentent des obstacles plus importants.
L’adoption est donc inégale selon les classes d’actifs.
Diligence raisonnable et risque : une lacune structurelle
Une autre contrainte majeure est l’absence de cadres d’évaluation des risques standardisés pour les actifs tokenisés.
Les marchés financiers traditionnels s’appuient sur des systèmes établis pour :
- L’analyse de crédit
- Le risque de contrepartie
- L’évaluation des actifs
Sur les marchés tokenisés, ces cadres sont encore en développement.
Les principaux problèmes sont les suivants :
- Les audits de contrats intelligents ne couvrent pas la conformité ni la protection des investisseurs.
- Les profils de risque varient selon les différentes blockchains environnements.
- L'activité inter-chaînes introduit un risque opérationnel supplémentaire.
Comme évoqué lors du webinaire, le secteur manque de points de référence cohérents pour l'évaluation des actifs tokenisés, ce qui crée des frictions pour les investisseurs institutionnels.
Ce manque a un impact direct sur l'adoption.
Infrastructure vs. Réglementation : Qu'est-ce qui permet réellement la mise à l'échelle ?
Un thème récurrent de la session était clair :
La réglementation seule ne permet pas la tokenisation à grande échelle. L'infrastructure est essentielle.
Même avec une réglementation claire, les institutions ont besoin :
- D'une gestion complète du cycle de vie.
- D'une conformité intégrée (KYC/KYB, contrôles des investisseurs).
- D'une interopérabilité transjuridictionnelle.
- Des mécanismes de règlement et de conservation fiables.
Sans cette infrastructure, la tokenisation reste limitée à des déploiements isolés.
Le rôle de la formation dans la croissance du marché
Les acteurs institutionnels et particuliers sont confrontés à un déficit de formation persistant.
Ce déficit ne se limite pas à la compréhension de la technologie blockchain. Cela concerne :
- Structures d'actifs
- Profils de risque
- Implications réglementaires
- Flux de travail opérationnels
Même les investisseurs institutionnels les plus avertis ont besoin de cadres d'évaluation actualisés pour les instruments tokenisés.
La croissance du marché dépend de la réduction de cet écart.
Prochaines étapes : normalisation et convergence
La trajectoire des titres tokenisés en Europe est définie par la convergence dans trois domaines :
- Alignement réglementaire :harmonisation progressive entre les États membres de l'UE.
- Normalisation des infrastructures :systèmes évolutifs capables de soutenir de véritables marchés financiers.
- Maturité du marché :amélioration de la liquidité, de la distribution et de la confiance des investisseurs.
La concurrence mondiale s'accélère Ce processus. Les évolutions aux États-Unis, ainsi que dans des juridictions comme les Émirats arabes unis et Hong Kong, incitent l'Europe à accélérer son alignement.
Conclusion
Les titres tokenisés en Europe ne sont plus théoriques. Ils sont émis, évalués et déployés.
Cependant, le marché n'est pas encore pleinement opérationnel à grande échelle.
Les principaux obstacles ne sont plus d'ordre technique. Ce sont des problèmes structurels : une réglementation fragmentée, une distribution limitée, une infrastructure incomplète et des cadres de gestion des risques en constante évolution. Le changement en cours ne vise pas à prouver le concept de tokenisation. Il s'agit de construire l'infrastructure nécessaire à son fonctionnement au sein de véritables marchés financiers. C'est là que se définira la prochaine phase du secteur. Visionnez le webinaire complet ici : https://landing.brickken.com/tokenized-funds-ondemand